Recherches sur le nom de la commune

ABMB

Association “La Bonne Mémoire Bégrollaise”

Communément, l’origine du mot « Bégrolles » est rattachée aux bois et aux grolles ou corbeaux. Notre adhérent Serge Grandais a bien voulu approfondir son étymologie.

Il nous fait aimablement part de ses recherches qui sont, comme il l’écrit, une contribution. Contribution solide que vous pouvez étoffer. Nous restons pour cela ouverts à toute proposition.

« Recherches sur l’origine du nom de la commune »

« Dans le cadre d’un travail mené depuis des années sur l’histoire de l’abbaye de
Bellefontaine, il m’a semblé intéressant de vous faire part des possibles significations du mot Bégrolles. Le nom que porte notre commune, et où vivent les cisterciens de Bellefontaine, a toujours suscité interrogation, perplexité. Ce travail ne prétend pas donner une certitude mais se veut une contribution sur l’origine de son nom.

Essai d’explication sur l’origine du nom de Bégrolles

A la suite de la longue consultation des glossaires, dictionnaires anciens et livres de patois, la recherche se délimite autour de quatre mots-clés : bec et bé, grolles et Becquerolles.

A la fin de l’article, vous aurez tout le loisir de consulter le répertoire des diverses écritures et significations de ces mots proches du mot Bégrolles. A cette recherche s’ajoute une correspondance avec un linguiste de la région, le frère Michel Taillé, dont les billets dans La semaine religieuse d’Angers sont bien connus. Enfin, il m’a paru nécessaire de compléter ce travail par un relevé du nom de Bégrolles dans les documents de l’histoire de Bellefontaine et de situer géographiquement les lieux appelés Bégrolles dans la région. Car l’apport historique et géographique confirme ici l’intuition linguistique.

1. Le nom de Bégrolles vient-il d’une déformation phonique de « bec de grolles » ?

Ce terme bec de grolles est pris en géographie pour désigner une pointe de terre(1345). C’est le cas de Bec-Hallouin, monastère de Normandie situé en une boucle de la Seine. Je n’y crois guère, même si la carte de Cassini trace une sorte de courbe avec les deux ruisseaux entourant le fief de Bellefontaine. Le frère Taillé me répond ainsi : «Il est pratiquement impossible, pour des raisons chronologiques, qu’un toponyme, par définition de formation populaire, soit composé : a/ d’un terme gaulois, bac, dont le sens est d’ailleurs plus proprement celui de bec d’oiseau (c’est un des quelques termes gaulois dont nous puissions être à peu près certains), et encore est-il passé en français via le latin beccus, b/ et d’un terme patois, grolle, lui-même probablement simple onomatopée lexicalisée : crôâl > grolle.
2. Le nom de bégrolles résulte-t-il de l’accolement du mot blé au mot grolles ?

Bé pouvant signifier en patois angevin bien dans le sens de beaucoup et grolles désignant comme chacun le sait ici les corbeaux. La difficulté est que je n’ai point trouvé trace de Bé = beaucoup. C’est une interprétation orale des anciens qui a l’inconvénient de trop bien coller à ce que l’on veut croire faute d’explication linguistique ou historique. Je n’ignore pas l’expression « O lé bé du monde à la messe ! » = « Il y a bien du monde à la messe ! ». Comme nous pouvons dire : « Il y a bé-des-grolles dans les landes ! ». De là à conclure phonétiquement au mot bé-grolles, c’est facile mais il y a un os de taille. Comment supprimer le des entre bé et grolles ?

A cette interrogation le frère Michel répond : « Le fait que les Angevins, ou les Maugeois, ne disent pas bé pour bien, comme le font les Poitevins, mais plutôt bin, n’est sans doute pas bien grave : les formes dialectales évoluent beaucoup,aussi bien dans le temps que selon les lieux, et il serait tout à fait concevable que, il y a plusieurs siècles, le blé s’étendait jusqu’à Bégrolles… puisque nous n’avons pas de textes en « bégrollien » tel qu’il était parlé il y a 5 ou 10 siècles ! et les vieilles personnes qui interprètent ainsi le nom de leur paroisse ou commune ont peut-être raison, encore que l’on sache bien que les étymologies populaires sont souvent justement trop populaires, c’est-à-dire trop voyantes, pour être scientifiquement, historiquement, exactes. A mon sens la véritable objection à cette étymologie serait qu’on ne connaisse pas beaucoup (ou, du moins, moi je n’en connais pas) d’exclamations qui soient devenues des noms propres ; mais ce n’est pas inconcevable. »

3. Enfin le nom de Bégrolles viendrait-il d’une déformation dans le parler du mot Becquerolle ?

Becquerolle désigne l’un des noms de la bécassine double. C’est un genre d’oiseau échassier proche de la bécasse. Nous trouvons son nom dans le dictionnaire du monde rural de Marcel Lachiver et dans le Nouveau Larousse Illustré. Le Robert d’Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française explique que le mot bécasse est dérivé de bec (fin XIIe et début XIVe), par allusion au long bec de cet oiseau, gibier à plumes le plus recherché. Ce nom évoque la chasse.
Phonétiquement il semble plausible que le mot Becquerolle se soit transformé en Be (cque = g) rolle. Le bourg actuel désignant un lieu dit où l’on allait à la chasse aux Becquerolles !

« Il n’y a aucune objection, nous assure notre linguiste, à la transformation de {k} dans Becquerolles en {g} dans Bégrolles : cette alternance d’une vélaire sonore avec une vélaire sourde, sans être parmi les évolutions les plus fréquentes est tout à fait banale. Exemples, sans aller chercher bien loin : le français église vient de ecclesia {g<k} ; le français aigle vient de aquila {g<k}. Je pense donc que vous pouvez être rassuré sur {g = k} ».

Le parler populaire en Anjou où nous voyons le mot bécasse transformé en bégasse apporte confirmation à la réponse du frère Michel Taillé reconnaissant bien qu’il n’y a aucune objection à la transformation de {k} dans Becquerolles en {g} dans Bégrolles…

Nous nous sommes le plus souvent contentés de l’explication de bé-grolles : c’est-à-dire un lieu où il y a bé ou bin des corbeaux. Explication attrayante répète notre spécialiste, mais on ne connaît pas ou peu d’exclamations qui soient devenues des noms propres.

Le nom grolles est employé comme patois alors que becquerolles est cité dans les dictionnaires du parler français. Les grolles sont présentes au pays, nous le savons. Les bécasses le sont-elles autant ? Il y aurait là une recherche plus pointue à faire. Les étangs et marais ne manquaient pas dans la région. Quelles sont leurs migrations, leur temps de présence ?

Nous voyons l’ancienneté du mot Bégrolles puisque les documents du XVe siècle le citent. Que partant de bec, nous passions à Becquerolles pour arriver à Bégrolles, c’est tout à fait plausible. Mais pourquoi les deux mots continuent-ils d’exister ? C’est justement ce nom d’oiseau gardant son écriture française qui au contact du parler de la région se transforme en bégrolles (cq = g). Voilà une explication non seulement sympathique mais étayée par des recherches solides. Bégrolles sent bon la nature et nous redit cette proximité journalière des anciens à leur environnement. Voilà un nom de commune qui prend un air de modernité. »

Serge Grandais